Les nécessités d'un homme civilisé
- 29 juil. 2024
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Poème
Il faut que je m'habille. Que j'enlace mon pantalon. Que j'étrangle ma chemise. Que j'empoigne mes chaussettes. Je me lève doucement et un peu perplexe pour accomplir mon devoir, ma formalité imposée. La journée s'élance à ma fenêtre. Je dois porter quelque chose sur mes épaules, sur mon ventre, les gens me l'ont dit, ils me l'ont fait savoir. Trouver du tissu et me mettre dedans. J'ai trouvé un tee-shirt, ça fera l'affaire. Je l'écartèle comme il se doit. Je passe d'abord mes quelques doigts, suivi par mon avant-bras, et entraîné par mon épaule. Puis je recommence. Il faut s'habiller mais je me perds dans ce dédale de soie. Le tee-shirt ne me va pas finalement, j'ai peur qu'il ne soit pas convenable. Alors je cherche et je me bat, contre cette commode infecte, qui me fait la vie dure. Je me bats contre ces habits, les miens, qui se révoltent avec insolence. Il se cache mais moi je dois les posséder, autour de moi comme un roi avec ses sujets. Je cherche, je cherche, et je trouve une chemise. Tachée. Je la repose. Je trouve un vieux tee-shirt blanc. Troué. Ça fera l'affaire. Je commence le labeur, mais le vêtement se rebiffe, il contre attaque. Je l'oppose, l'impose, et finalement le porte. Le reste n'est pas loin. C'est un exercice compliqué et qui demande de la discipline. Enfiler un pantalon est tout un art, il faut savoir se déchaîner au bon moment. Il faut avoir le rythme, le trouver tout d'abord et ensuite le garder avec ardeur, tout cela est primordial si on ne veut pas faire d'erreur. Seul dans la chambre il faut s'habiller silencieusement comme dans un cloître. C'est une épreuve monastique. J'ai tout sur moi, je porte ma cuirasse, je peux sortir sans peur.
On m'a invité hier pour aujourd'hui, à sortir comme ils disent. Je dois paraître un peu organisé, au moins un peu formel, sûr de moi, charismatique, il faut avoir l'air malin et distingué. Les autres veulent me voir ainsi, sans doute j'imagine. Ils ne veulent pas avoir à faire à ma chair, à mon sang. Car ma nudité de maigreur n'appartient qu'à moi, ou plutôt devrais-je dire que personne n'en veut. Cet ignare aux longues oreilles qui n’apparaît que dans certains miroirs. J'aimerais l'offrir au final, qu'on le désire et que ce désir se fasse ressentir sous cette peau cabossée et ces poils chétifs. Mais je dois me changer, car je ne sais pas comment ça marche, comment faire, mais on m'a déjà dit, c'est sûr, que je devais sortir habillé. Passer de moi à moi, voilà ce que tout cela implique.
Gabriel Moisan

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